Texte écrit à l'occasion de l'exposition Personelle de Baptiste Debombourg "Agony in the Garden" présentée à la Galerie Krupic Kerstig de Cologne en Allemagne.

 

"Alors, le voile du Sanctuaire se déchira de haut en bas. La terre trembla. Les pierres se fendirent. »
Évangile selon Matthieu, chapitre 27, verset 51

 

 

Debombourg est gonflé.

 

Avec cette œuvre, une crucifixion composée d’après une gravure sur bois d'Albrecht Dürer, il relève un double défi : se mesurer au maître de la Renaissance germanique et affronter un thème iconographique majeur de l'histoire de l'art occidental. L'affaire n'est pas mince. Ce n'est pas un coup d'essai. Au fil des recueils de gravures de l’auteur de la Melancolia, il choisit des scènes entières, isole et prélève certains détails. Puis il les modifie, après une longue maturation. Recadrage, effacement, ajouts de détails, d'objets ou de personnages, contemporains ou non, Debombourg se réapproprie le legs du dessinateur. Il le fait sien, dépasse la seule réinterprétation. À la suite du maître, il fait preuve d'invention. Dès lors, son dessein se mesure à l'aune de la tradition, tout en se plaçant au cœur même de l'art contemporain. Il outrepasse ainsi une certaine gêne des artistes de sa génération face à l'art ancien. L'aggravure fournit les moyens de ce relais. Fin tacticien, il a développé une technique à même de répondre à cette tension, non sans un sourire en coin. La méthode est l’envers de celle de Dürer. Là où le graveur allemand soustrait, lui, ajoute. Comme souvent, il procède par inversion. L'effet persiste, la puissance du dessin réactivée. Plus encore, l’aggravure est hautement picturale. Celui qui se définit avant tout comme sculpteur – sculpteur du plan ajouterons-nous ici – se place à la croisée des disciplines anciennes. Les motards qui s'étaient substitués aux cavaliers de l'Apocalypse dans la Révélation de Jean, d'après Dürer (2011), le démontraient avec cette radicalité plastique et l'humour caustique qui caractérisent le travail de l'artiste.

 

Aujourd'hui, le choix du triptyque en bois, celui de la monumentalité, répondent à celui de l'image mise en œuvre et décuplent cette force plastique. La causticité, elle, est mise hors champ, sinon déplacée. Car ici se joue le second défi que relève Debombourg. Celui de l'iconographie. Dialoguer avec Dürer est une chose. Affronter la crucifixion en est une autre. Choix courageux – gonflé disions-nous – que de s’en emparer, au risque de sombrer dans la banalité du pastiche ou, pire encore, la facilité de la provocation. L’artiste a déjoué ces deux écueils. Il a ouvert quelque chose, par déchirure.

 

Le point de départ est une gravure sur bois exécutée par Albrecht Dürer en 1516. La mise en œuvre est un topos du genre : le Christ subit son supplice, au sommet du Golgotha. De part et d’autre de la croix, Jean et Marie. La souffrance habite l'image originale. Mais les corps, les vêtements, les plis sont beaux, parfaits par la ligne du dessinateur. Le Fils de l'Homme, à l'image du Père, est d'une perfection physique qui fait écho à l'humanisme de l'auteur et de son époque.

 

Mais alors, qu'est-ce donc que ce siamois cloué en croix, déchiré de haut en bas, en proie à la souffrance ? Certes le corps est celui d'un surhomme, massif, puissant, sculptural. Mais la beauté idéale du crucifié de Dürer se voit mise à mal. Une monstruosité se fait jour. Ce Christ bicéphale s'ouvre en deux comme une figue. Et l'image, si elle ne fend l'esprit, l'altère. Elle fraie pour la pensée un chemin vertigineux. Où le voile se déchire, la dualité se fait jour. Celle du Père et du Fils, de Dieu et de l'homme certes, mais peut être plus encore celle de l'homme face à lui-même. C'est l'ambivalence de l'humain qui est pointée du doigt, sa supposée puissance ébranlée. Il est le moyen de son avènement et de sa destruction. Schizo : coupure. Non pas nette et sans bavure. Il y a quelque chose de râpeux dans cette image. La matière première de l'artiste n'est pas innocente. L'agrafe agresse le bois, comme le clou la croix. Etrange mimétisme. Et au-delà, l'impression tactile que produit cette technique, comme d'une lime sur la peau. Elle biffe à l'envers : les visages de Jean et Marie ne se détournent pas, ne nous regardent pas. Ils s'effacent. L'altération est portée à son comble. Le doute s'instruit. Celui du lien entre les hommes, le religere bien sûr. Mais surtout celui de l'homme dans l'homme.
Résonance, ce crucifié d'aujourd'hui dans un monde qui doute.
Par cette actualisation, plus que la dualité du Christ, c'est celle de l'homme – et de tout humanisme en général – qui est ici mise en procès.

 

Baptiste Brun
23 août 2012