Aggravure XXVI reprend le thème de l'exposition "Massacre Innocent" présentée à la Galerie Patricia Dorfman en octobre 2012. Sept oeuvres s'articulent autour de cette pièce centrale inspirée de la gravure de Marcantonio Raimondi, Le Massacre des innocents, elle-même reproduite d’après un dessin de Raphaël. Dans la lignée d'oeuvres engagées comme le Guernica de Picasso, Aggravure XXVI interroge nos idéaux de liberté, leurs défenses, leurs violences et leurs dommages collatéraux. Dans la galerie de la rue de la Verrerie à Paris, Baptiste Debombourg revient sur la genèse de cette oeuvre et sur l’idée singulière de travailler l’image en agrafe.

 

 

Comment est née l'idée de reproduire un motif avec des agrafes sur des pans de mur ou sur des panneaux de bois ?

 

 

Invité sur une exposition en 2005, je me suis retrouvé confronté à la question du dessin dans l’architecture. Je cherchais un matériau qui apporte une dimension physique à l’image. L'agrafe murale s'est imposée naturellement parce que c'est un élément qu'on retrouve fréquemment et logiquement au mur. Son mode d’application pénétrant m’intéressait car il accentuait le sens de mon travail.
Enfin le lien entre la matérialité de l'agrafe, le métal, et ces gravures, parfois sur acier, qui correspondent également au premier développement de l'image me semblaient converger vers une et même question, celle de la représentation et de la reproduction de l’image.
J'ai, d'abord, réalisé mes Aggravures au mur directement, puis en 2011, à l'occasion d'une invitation en Allemagne autour d'une exposition sur Dürer, j'ai réfléchi à un support qui se rapproche de la logique du retable pour garder un lien avec le sujet au-delà de la gravure. J'ai donc réalisé toute une série d’Aggravures sur plusieurs panneaux de bois montés sur châssis mais qui restent également de part leurs dimensions, comparables à un pan de mur.

 

 

Quelles sont les différentes étapes de réalisation ?

 

 

Une part de mes recherches est consacrée à la bibliothèque de l'INHA ou à la BNF. Je suis intéressé de voir ces images marquées par le temps, exister soudainement dans des actualités proches de nous. Cela est intéressant de souligner cette marge personnelle d’interprétation que certains artistes à l’époque exprimaient dans leurs commandes, car cette distorsion du sujet se perpétue finalement à travers mon travail.
S’ensuit un travail minutieux sur ordinateur, ou je retravaille l'image sur tous ses aspects : luminosité, contrastes, cadrage. Une fois le visuel déterminé, le résultat est projeté au mur à l’aide d’un épiscope qui permet d’enclencher la phase de réalisation.

 

 

Quelles sont les particularités du travail de l'agrafe ?

 

 

Ce qu’il faut prendre en considération dans cette technique c’est l'absence initiale de valeurs de tons. L’agrafe présente une seule et unique couleur. Pour compenser, il faut donc jouer sur l’accumulation et réadapter certaines parties entières autour de ce principe.
Aussi, lors des agrandissements d’échelle, des défauts apparaissent car les formats des gravures anciennes sont souvent de dimensions réduites.
Il faut alors retravailler certaines proportions anatomiques ou par exemple l’expression d’un regard.
Techniquement, quand l'agrafe transperce le bois, celui-ci éclate sous la pression, ça fait partie des paramètres à prendre en compte et à gérer pour que le support ne soit pas totalement détruit.
En définitive toutes ces spécificités participent au résultat de l’œuvre, cette technique rejoint la thématique iconographique : crucifixion, exécution, chute, cicatrice ... Cela crée un lien évident entre la matière et le sujet dans les Aggravures, également présent dans mes sculptures.

 

 

C'est un travail d'une grande précision, j'imagine qu'on n'a pas le droit à l'erreur ...

 

 

C'est un travail exigeant qui demande une grande attention. On travaille avec du matériel pneumatique, un compresseur qui est une machine lourde et bruyante : on est à l'oeuvre debout, les yeux et les oreilles protégés et on travaille au maximum 3 heures par jour en se relayant. Je travaille avec des assistants qui sont par ailleurs tous artistes et qui pratiquent le dessin.

 

 

Quels sont les formats ?

 

 

Il n'y a pas de format standard mais une limite dans le trait, c’est l’échelle de l’agrafe. Mon plus petit format s’établit autour de 50x60 cm pour exécuter les détails.

 

 

Pour chaque oeuvre sont consignés et affichés le nombre d'heures de travail et d'agrafes. Quelle est l'intention ?

 

 

On est dans une logique de performance, j’aime ce détail dans le travail car il représente aussi cette volonté exacerbée chez l’homme d’accomplissement permanent. Dans mon cas c’est également informatif
sur le nombre d’éléments . Nous vivons dans une société ou le salaire est payé en fonction du nombre d'heures. Une certaine forme de professionnalisation et d'industrialisation de tout ne laisse rien au hasard. Cette obsession du contrôle de l'homme sur les choses et sur l'homme me fait beaucoup rire parce que la vie est à l'opposé de cette idée...

 

 

Quelles étaient les conditions de travail pour Aggravure XXVI ?

 

 

J'ai travaillé avec 5 assistants dans un atelier de la proche banlieue parisienne en septembre 2012. La réalisation technique sur support a duré un mois. Je prépare en amont le travail en délimitant des zones à remplir.
Après une courte formation, les assistants prennent mon relais pendant que je m’attache surtout aux parties délicates ou décisives comme les mains, les visages, les ombres.
Pour cet ouvrage, la plus grande difficulté était de conserver et de mettre en avant le volume morphologique des corps. En effet cette gravure de Marcantonio Raimondi était particulièrement foncée et fourmillante de détails.

 

 

Quel est le point de départ du thème d'Aggravure XXVI ?

 

 

Le Massacre des Innocents dans l’Evangile selon Mathieu est un épisode dramatique, qui relate dans la poursuite de Jésus par les Romains, un sacrifice aveugle de tous les enfants de moins de deux ans dans la région de Bethléem.
Cette tragédie biblique et historique est malheureusement toujours d’actualité et tombe souvent dans un anonymat le plus détestable. Mon intention première était de la réactualiser, une manière de rendre hommage à cette lutte et aux anonymes qui se battent pour leur liberté.
 

 

 

Vanessa Schmitz-Grucker est critique d'art indépendante et auteur d'ouvrages sur l'art contemporain, elle vit et travaille à Strasbourg.

 

Editions Eyrolles